Le texte de  Magali Genter

Les frères Chapuisat construisent des oeuvres environnementales complexes, qui prennent souvent la forme de labyrinthes, de tunnels, de terriers, d'alvéoles, de montagnes ou de sphères, que le spectateur découvre dans toutes les positions et qu'il a souvent du mal à pénétrer.

Leurs oeuvres, en requérant la participation active du visiteur, le mettent dans la position d'un explorateur. Ainsi, brisent-elles l'habitude de "pénétration", silencieuse que nous faisons tous dans l'espace sacralisé de la salle d'exposition et testent les publics, les enjoignant à faire confiance à leurs sens.

Au Parvis, les frères Chapuisat se sont intéressés à l'architecture générée par l'activité marchande du site, ainsi que ses multiples remaniements. Certaines formes absurdes transparaissent aujourd'hui dans le bâti : des marches qui ne mènent sur rien, des éléments d'aération qui ne ventilent aucune salle, le centre d'art lui-même qui semble léviter au-dessus de la galerie marchande ou encore le demi-niveau, un hub à l'usage incertain.

Dans le même temps, la circulation des publics est un motif important du projet qu'ils réalisent in situ. Le centre d'art du Parvis est effectivement un lieu de passage connecté en divers points à l'espace marchand dans lequel il s'inscrit. Aussi, les modalités de pénétration du public sont-elles très variables et vont de l'attention aux oeuvres la plus respectueuse à un passage furtif autant que distrait.

En ce sens, le centre d'art est un lieu où des flux de populations très différentes convergent : de l'amateur d'art contemporain au client du supermarché... il n'y a au Parvis qu'un pas, souvent très vite franchi!

C'est donc forts de ces deux dimensions que les frères Chapuisat ont proposé pour le lieu plusieurs projets avec pour première et très belle idée de transformer le centre d'art et le demi-niveau attenant en une forme sculpturale impénétrable... C'est-à-dire en empêchant la circulation des publics en leur sein, comme en contraignant l'activité du centre d'art pour le faire oeuvre. Sur ce point précis, le projet coïncidait avec cette réflexion sur l'espace inhabitable/inhabité au coeur, également, des préoccupations de Botto & Bruno (autre exposition parallèle au centre d'art). Mais, à l'inverse, c'est la qualité intrinsèque du lieu, perçu par les artistes dans sa globalité comme un espace de vie, qui a motivé le projet retenu.

Stratum est une installation monumentale qui se déploie dans le centre d'art et le demi niveau. Comme de coutume, elle s'organise selon des modalités paradoxales qui lient l'amusement à l'angoisse, le jeu à la peur. Des chambres confinées aux dimensions alarmantes sont dispersées dans les espaces et surmontent une forêt de pilotis à la stabilité toute improbable. Chaque chambre, espace thérapeutique pour claustrophobes, est pénétrable..., mais n'est accessible qu'à plusieurs mètres de hauteur et la déambulation qu'elle offre n'excède que rarement les 50 centimètres.

Munies d'un matelas, ces "chambres / cul de sac" convient donc le spectateur à s'installer aussi confortablement que possible après qu'il eut toutefois rampé pour explorer ce labyrinthe aérien et anxiogène.

Comme à leur habitude, les frères Chapuisat construisent pour Le Parvis une oeuvre spectaculaire qui va révéler sa nature profonde au cours d'un processus impliquant la participation d'un visiteur inquiet qui balance entre la curiosité et la peur induite par le risque qu'il semble prêt à prendre.

Une vingtaine de chambres d'à peine 1 mètre de côté, parfois moins, sont agglomérées les unes aux autres et perchées à 3 ou 4 mètres de hauteur sur de fragiles pilotis.

Dès l'entrée de l'exposition, les médiateurs proposent aux visiteurs d'emprunter les échelles qui y mènent et de se glisser, sans doute guère rassurés, dans l'interstice qui ouvre la première cellule. C'est donc dans le noir, en rampant, essayant de quitter ce dédale inquiétant afin de se lever au creux de la chambre pour un repos bien mérité, que le spectateur expérimente, tel un spéléologue, cet espace improbable. Pour corser le tout, les pilotis nombreux et bien structurés ne manquent pas toutefois d'osciller dans un léger mouvement de va et vient.

Ce chaos maîtrisé se réalise sans le support de logiciels d'architecture mais à l'appui d'un savoir faire tout artisanal et d'expérimentations réussies en d'autres temps, en d'autres lieux.

Ainsi, c'est de façon empirique que se développe ce squelette, c'est-à-dire en fonction de l'espace et au maximum des capacités qu'il offre. Ainsi, au moment où nous écrivons ces lignes, la forme et le déplacement des structures demeurent tout incertaines puisque les artistes vont les façonner au gré de l'expérience qu'ils feront du lieu. Tout au plus, sait-on que Stratum, son capharnaüm de bois et de matelas, se situera dans le centre d'art, le demi-niveau ; peut-être quelques espaces de l'hypermarché attenant ; et qu'il saura se faire le porte-voix d'une esthétique bien assumée du bricolage.









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Stratum, Les Frères Chapuisat au Parvis

Exposition du 9 avril au 1er juillet 2010. Le Parvis Scène Nationale Tarbes-Pyrénées, Route de Pau 65420 Ibos - Tél. : 05 62 90 08 55.


Autres réalisations des Frères Chapuisat

Archives expositions personnelles France

  Les Frères Chapuisat, Stratum
   Le Parvis, Ibos
   09.04 - 01.07.2010

Archives expositions personnelles (C)